Samedi 08 Mai 2010

La Photo dans tous ses états

26 Mars 2010 | Expérience | Simon Roblin |

La « Photobiennale 2010 » bat son plein. Qu’y faire, qu’y voir ? Tout, sans doute, pourquoi pas – ou rien. La photo fatigue, au transitif comme à l’intransitif.

 

Une croyance tenace veut que la photographie soit un art. Sans doute est-ce ce qui justifie l’organisation d’événements tels que la Biennale 2010 de Moscou – à moins que ces rituels ne soient là pour rappeler incessamment au spectateur oublieux, ou à l’usager désinvolte, que la croyance est bien fondée. « Agenouillez-vous, priez et vous croirez ».

On finirait par oublier que l’appareil photographique n’est ni plus ni moins bête que l’ordinateur. Oubli plus étrange encore à l’heure où la « révolution numérique » a retiré à la technique photographique ce qui lui restait de rapport analogique avec le processus artistique – développement, tirage, grattage, virage et autres procédés tout matériels.

Fatigué mais pas blasé, Le Courrier de Russie a finalement choisi de vous emmener à l’exposition « Le Moyen-Âge ou le gothique du XXIe siècle » de l’association l’Art intemporel. Pourquoi ? Parce que tous les artistes qui s’y exposent remettent, chacun à sa façon, la technique photographique à sa place. Et que l’association, qui vit de la réalisation des projets de ses membres et non des largesses de l’Etat, n’ait pas reculé à investir l’un des plus gros centres (commerciaux) d’art contemporain de la capitale – Winzavod, alternative (mal) décomplexée à la muséifiante Maison de la photo de Moscou –, voilà qui en fait décidément une occasion unique d’y voir la photographie autrement.

 

L’art intemporel : un seul art, pour tous publics

L’Art intemporel, c’est d’abord une association, qui regroupe la plupart des artistes qui exposent actuellement leurs travaux à la galerie FotoLoft (Winzavod), sous le titre « Le MoyenÂge ou le gothique du XXIe siècle ». « Nous ne sommes pas liés par un manifeste, à la manière du début du XXe siècle, explique Olessia Koudriavtseva-Velmans, fondatrice de l’association, commissaire de l’exposition et elle-même au nombre des artistes exposés. Je n’impose rien. Je ne suis pas commissaire public, promoteur d’art contemporain. Il s’agit seulement d’un regroupement d’artistes qui cherchent à avancer dans un monde complexe où l’art est devenu un marché et où les artistes sont des actifs cotés en bourse .»

La visite de cette exposition – large éventail des usages artistiques de la photo – vous dispensera de toutes les autres. « On a voulu regrouper la diversité des formes d’expression photographiques d’aujourd'hui, du point de vue de l’artiste mais aussi des techniques existantes. Il y a des photos sur tous supports, du tissu, du verre, et pas seulement la photographie comme elle est perçue en général : argentique ou numérique, mais toujours sur papier et encadrée. Nous voulons montrer la « polyfocalité » de l’art contemporain, tout comme il y a une polyfocalité typique de l’art médiéval, une multiplicité des techniques et des sujets.

Aujourd'hui, nous vivons dans un monde polyfocal : on capte les images plus vite que les générations antérieures, et nos enfants plus vite encore, car ils sont nés avec la publicité et la multiplicité des codes qui coexistent sur une page internet. Au Moyen-Age, beaucoup de gens ne savaient pas lire et captaient l’information par l’image. Aujourd'hui, comme au Moyen-Age, mais selon d’autres lois, on vit dans un monde mondialisé de migration des peuples et des codes. »

 

Olessia Koudriavtseva-Velmans : lexique gothique du désir

L’installation vidéo la Dame à la licorne est sans doute l’oeuvre-clé de l’exposition. L’intemporalité de l’art passe ici par une opération de traduction. « C’est un remake de la Dame à la Licorne, du Musée de Cluny, traduite en langue « gothique » contemporaine. Cette oeuvre du XVe siècle relève elle-même d’une esthétique gothique, et les jeunes gothiques ont fait de la licorne l’un de leurs objets de fascination. La sous-culture gothique d’aujourd'hui tourne autour d’un monde symbolique et imaginaire. C’est une mascarade, un jeu de déguisement permanent, et la Dame à la licorne incarne un paradis théâtral, avec ses coulisses et sa scène. »

Et la traduction, c’est la réinvention d’une sémantique du désir. « Il y a six tapisseries à Cluny, une par sens humain, le sixième sens restant énigmatique, inconnu. J’ai fait correspondre, à chaque sens, un concept actuel. La drogue prend la place de l’odorat, le fétichisme de l’idole musicale celle de l’ouïe, l’anorexie celle du goût, la dame se contentant d’avaler une petite hostie... C’est un parcours initiatique dans un monde perçu comme dangereux. »

 

Filip Bod : la confusion des temps

Filip Bod expose 7 oeuvres : 4 cartes à jouer, 3 figures géométriques. A priori rien à voir : les unes voquent une civilisation à la fois familière et inconnue ; les autres, dans le contexte, les rosaces des itraux gothiques. « L’exposition opère un rapprochement entre des choses que je dissociais : le ravail sur la géométrie et l’univers des cartes à jouer. Le point commun réside dans la structure : la arte est un monde résumé, géométrisé. La géométrie, pour moi, c’est une structure fondamentale ommune à toutes les civilisations, et la figure, l’amibe de la structure. Par mes travaux, j’en explore les propriétés : comment une structure cellulaire se développe-t-elle, de façon logique, pour donner vie à une forme ?

« Le jeu de cartes, lui, est le reflet d’une civilisation fictive, mais pas complètement imaginaire. Il y a des rapports hiérarchiques entre les cartes, comme dans tout jeu : c’est lié à la logique du jeu, mais aussi à une représentation de la société. Mais j’ai inventé une autre hiérarchie que la hiérarchie classique : une gynarchie, où il n'y a que des fi gures féminines. Le style « hussarde » que j’ai inventé fait croire à l’existence de filles soldates en les projetant dans un univers 1er Empire».

« Mon imagerie joue avec la mémoire collective : j’emprunte des images à l’histoire et je les manipule, mon but étant de faire croire au fake. Je veux faire ressentir l’émotion du temps au spectateur, le faire voyager dans une civilisation inconnue, en utilisant un média dont la plastique suggère la modernité. C’est un travail de métamorphose du média, grâce auquel je crée un passé. »

Et la photo, dans tout ça, dira-t-on. « Je photographie des textures qui ont les propriétés nécessaires pour le travail ultérieur, qui portent en elles la trace de l’usure du temps, le grain de la pierre… Une fois que j’ai obtenu une figure développée, j’utilise mes matériaux photographiques pour lui insuffler une histoire, qui peut être ancienne ou futuriste. Je les inclus par mapping, un procédé 3D qui permet d’appliquer une texture à l’image existante. Ce travail sur la texture va nous parler de l’effet du temps, et induire le sentiment d’ancienneté. En défi nitive, la photo devient un medium plutôt qu’une fin en soi. »

Valentin Samarine : la révélation de l’abstrait

Valentin Samarine, le doyen du groupe, a connu des heures de gloire, même s’il est un peu oublié aujourd'hui. « Til » (son pseudo d’artiste) est photographe à part entière, mais, loin de s’apprêter à « passer au numérique », il persiste à utiliser la technique argentique comme d’autres ont pratiqué l’alchimie. Avec lui, le procédé de révélation argentique prend une valeur de « révélation », au-delà de la personne photographiée elle-même, d’une couche où circulent d’autres énergies. « C’est une chimie subtile, commente Olessia Koudriavtseva-Velmans. Il est artiste et artisan, et fait tout lui-même. Il est arrivé à la photographie abstraite à partir de la peinture abstraite, dans les années 1970. C’est un mouvement logique : la photographie captant des choses réelles, y voir quelque chose d’abstrait constitue une ouverture supplémentaire, là où la peinture autorise le passage direct à l’abstraction. Son travail a une dimension métaphysique : il consiste à rendre visibles des phénomènes invisibles à l’oeil nu, à manifester d’autres formes de présence. Il est en phase avec les physiciens qui nous parlent aujourd'hui d’autres formes d’énergie et d’un autre concept du temps, et bouleversent nos structures de pensée. »

 

Simon Roblin

simon.roblin[at]lcdr.ru

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